Arthur Moreau...

Mardi treize avril, seize heures quarante-six.
Nous sommes partis du port d'Hanstolm il y a environ une demi-heure. Je suis dans ma cabine, la numéro 214, sur le ferry qui relie le Danemark à Seydisfjördur. Ils n'ont pas pris une première classe, en tous cas… Mais revenons à la mission. Qu'est-ce que je vais faire là-bas ? D'après mes documents, c'est un village minuscule de sept cent dix-sept habitants qui se situe dans un fjord, au milieu des montagnes et des chutes d'eau. Il veulent se débarrasser de moi ou quoi ? C'est sûr que ça va me changer de Berlin ou Milan …
Le commandant devrait bientôt m'envoyer les informations. Je vais enfin savoir ce que je dois faire. C'est étrange, d'habitude j'ai ces informations au moins deux ou trois jours à l'avance. Pourquoi ne m'ont-ils rien dit cette fois-ci ? Dans tous les cas, je sais quel rôle je dois jouer. D'après mes papiers, je m'appelle Arthur Moreau, trente-cinq ans, et je suis informaticien. Ça devrait le faire, tant qu'on ne me demande pas de programmer un logiciel …

Même jour, dix-huit heures.
Je viens de recevoir les ordres de mission. Et bien, c'est la plus bizarre de celles que j'ai jamais eues. Pour le moment je dois observer et espionner une gamine de huit ans. Une certaine Sacha Lenoir. C'est incroyable. Les ordres vont m'être envoyés au fur et à mesure. Le commandant m'a dit que je ne pouvais pas échouer. Qu'est-ce qui leur prend ? Quel intérêt peut bien avoir une fillette de huit ans pour notre organisation ? D'habitude je traite plutôt des cas de contre-espionnage ou de détournement. Je vois mal cette fillette à la tête d'un réseau de trafic d'armes… Je vais aller repérer les lieux et essayer d'identifier la gamine et ses parents.

Même jour, vingt heures cinquante-quatre.
J'ai trouvé la fillette. C'est une petite brune, qui fait entre un mètre vingt et un mètre trente, yeux bruns foncés, les cheveux très longs, tout à fait normale. Ses parents sont une jeune femme brune aussi, d'environ trente ans, assez petite, et un homme un peu plus vieux, trente-cinq ans maximum, environ un mètre quatre vingt, et les cheveux châtains clairs. Il est mal rasé, mais propre sur lui. Ils ont l'air assez calmes, bien que le père semble toutefois assez stressé. La mère l'est aussi, mais moins, elle a un air plus doux. Ils sont dans la cabine 204, dans le même couloir que moi. Il n'y a pas beaucoup de monde dans ce ferry, quatre-vingt personnes, tout au plus. Il faut dire qu'il faut une bonne raison pour aller dans ce village paumé et minuscule. Moi, enfin Arthur Moreau, suis censé me rendre dans l'entreprise « Sony » qui s'est installée là-bas il y a quelques années. Bref, ces gens ont l'air tout à fait normaux. Je vais attendre la suite des instructions. Pour l'instant, je suis complètement crevé, je verrai ça demain matin.

Mercredi quatorze avril, neuf heures huit.
Le petit-déjeuner du ferry est dégoûtant. Heureusement que la traversée ne dure que deux nuits. Les œufs et la confiture, ça ne va pas très bien ensemble… Je n'ai pas encore vu la petite et ses parents. Ils doivent encore sans doute dormir. J'aimerais bien faire la même chose, d'ailleurs, mais pour ça il faudrait que le commandant arrête de m'appeler à six heures du matin pour m'envoyer les ordres de mission. En parlant d'ordres de mission… Il faut que j'essaye de me rapprocher des parents, plus particulièrement du père. Ils veulent que j'identifie la petite Sacha. Je ne vois pas pourquoi ce ne serait pas elle, en plus. En tout cas, il faut que j'arrive à l'identifier, c'est-à-dire photo si possible, ou au moins portrait robot avec la taille, et tout ce qui va avec. Il faut aussi que je me débrouille pour avoir un échantillon d'ADN, d'elle, mais aussi des parents. Et tout ça en faisant semblant de ne pas prêter attention à Sacha. Moi, je trouve ça vraiment bizarre, mais bon … Je verrai comment ça évolue.

Même jour, neuf heures quarante-quatre.
Je m'installe dans un coin près de la cafétéria. La famille Lenoir arrive une dizaine de minutes plus tard, et s'installe à l'une des quelques tables. Ce sont les seuls dans la grande pièce aux tons verts sombres et blancs, avec moi et un serveur habillé en blanc qui écoute de la musique, assis derrière le buffet à moitié vide. Je lis le journal, tout en les surveillant du coin de l'œil. Ils ont l'air d'apprécier le petit-déjeuner autant que moi.
D'autres gens arrivent. Ils sont cinq. Deux couples et une femme seule. Ils s'installent avec leur plateaux. Les deux couples ont l'air de se connaître. Ils sont assis à deux tables des Lenoir. Il regardent Sacha plus ou moins discrètement et discutent à vois basse. Ils n'arrêtent pas de lancer des regards à la table des Lenoir. Ils les connaissent ou quoi ?
La famille se lève, passe devant moi et disparaît dans le couloir. J'attends un peu, et puis je vais sur le pont. Je m'assieds par terre, à l'avant du ferry contre un mur. Je continue de lire mon journal. Décidément, je ne suis pas réveillé. Je lis quelques articles. Puis, d'un coup, je vois surgir une petite silhouette qui vient du ponton gauche et court jusqu'à l'avant du bateau. C'est Sacha. Les parents suivent quelques minutes plus tard. Ils s'appuient contre le mur, à quelques mètres de moi.
Je me lève, et engage la conversation :
« - Bonjour, dis-je.
Ils me répondent d'un air un peu méfiant :
- Bonjour …
- Un peu monotone le voyage, non ? Vous savez quand est-ce qu'on arrive ?
Ils ont l'air soulagés. Je ne sais pas trop pourquoi.
-Demain matin, je crois, répond l'homme tranquillement. C'est vrai qu'il n'y a pas grand chose à faire ici, reprend-il.
- Qu'est-ce que vous allez faire en Islande ? Me demande sa compagne.
- Pour du travail, une formation, je lui réponds.
- En Islande ? S'étonne-t-elle.
- Oui, je suis informaticien, et une entreprise « Sony » s'est installée là-bas il y a quelques années,
- Ah d'accord. Je ne savais pas. C'est au village même où nous débarquons ? me questionne-t-elle.
- Oui, je crois. Un nom imprononçable, c'est ça ? Seydisflo… Seydifrod… enfin, quelque chose dans le genre…
- Oui, c'est ça. Seydisfjördur, me confirme l'homme.
Un silence passe.
- C'est étrange qu'il y ait une entreprise de ce type là-bas, ce n'est pas bien grand, me dit-il.
- A ce qu'il paraît, oui. Vous y êtes déjà allé ?
Il m'explique alors qu'il y est déjà allé plusieurs fois puisque ses parents y habitent maintenant depuis déjà neuf ans. Il me raconte que ses parents n'ont jamais vu leur petite-fille, et que lui-même leur a rendu visite il y a plus de quatre ans. Il me dit que oui, finalement, en y repensant cette entreprise lui rappelle quelque chose. Il se rappelle qu'elle était encore en construction la dernière fois qu'il y est allé, et qu'il avait trouvé ça étrange qu'une entreprise comme celle-ci s'installe dans ce village d'à peine huit-cent habitants.
Nous discutons encore un peu du village et du voyage, puis je prétexte du travail, et leur propose de les rejoindre pour déjeuner.
- Aucun problème, me répondent-ils.
- D'accord, et bien à ce midi.
- Et votre nom ? me questionnent-ils alors que j'allais partir.
- Arthur Moreau. Puis je les regarde et leur demande à mon tour :
- Et vous ?
- Etienne et Caroline. Lenoir, me précisent-ils.
- Et bien à tout à l'heure, donc.
- A ce midi. »
Je m'éloigne et leur fait un signe de main qu'ils me retournent.

Je me rends dans ma cabine. Il est onze heures moins vingt. J'allume mon ordinateur, tape les deux mots de passe et confirme avec l'analyse oculaire. L'écran s'affiche, et une fenêtre s'ouvre. « Trois nouveaux messages ». Et merde, je vais me faire engueuler. Tant pis, de tout façon, ce n'est pas mon supérieur habituel, et j'ai jamais pu encadrer ce commandant. J'ouvre le message le plus ancien. Il y a juste écrit : « Envoyez moi un premier rapport au plus vite. ». Bon, pour l'instant, ça va. J'ouvre le deuxième mail : « Nous avons besoin de vos informations. Ce n'est pourtant pas une mission compliquée. Dépêchez-vous. Un comité d'accueil vous attendra au débarcadère. Ils arrêteront les parents, occupez-vous de la fille. Et envoyez-moi un rapport ! »
Oh là ! Ça chauffe au-dessus ! Décidément, cette mission ne me plaît pas. J'ouvre le troisième message.
Il y a seulement marqué : « Attention ». Le message vient du lieutenant Desportes, mon supérieur habituel. C'est bizarre. Je n'aime pas ça. Pas du tout.
Je fais des recherches sur l'entreprise « Sony ». Mes fichiers m'informent qu'elle est installée là-bas depuis sept ans. Etienne Lenoir m'a menti. Pourquoi ? Est ce qu'il sait ? Ils se doutent qu'ils doivent être surveillés ? Mais qu'est-ce que c'est que ce bordel ?
Un nouveau message arrive dans ma boîte mail. Expéditeur inconnu. C'est écrit :
« Le commandant déraille Ne l'écoutez pas. Sauvez la gamine. je vous fais confiance. N'écrivez qu'au point SOS établi. Desportes »
Il y a des fautes de frappe, ce n'est pas son habitude. Il a écrit ça précipitamment, j'en suis sûr. Et puis, il a beau avoir signé, l'expéditeur est inconnu. Il a écrit d'une autre adresse que la sienne ? Je fais une recherche. L'adresse n'existe plus. Il a écrit depuis une de ses adresses habituelles et l'a supprimée apparemment, je viens de localiser le point d'expédition du mail, et ça vient de la base. Qu'est-ce que c'est que ce binz ? Je vais lui envoyer un message sur le compte fantôme qu'il a. Il n'y a que deux collègues avec qui je travaille quasiment en permanence et moi qui connaissons cette adresse. C'est parti. J'ai brouillé les pistes de mon message pour qu'on ne me localise pas, et je lui demande des explications. Je l'interroge sur la vraie nature de cette mission, et sur notre implication, à lui et à moi dans cette affaire. Je continue mes recherches, sur le commandant, cette fois. C'est pas un rigolard, dites donc… Mes recherches sont interrompues par l'arrivée d'un mail sur mon ordinateur :
« C'est une histoire compliquée, je vous expliquerai ça demain. Faites moi confiance. Prenez contact avec les Lenoir, et faites ce qui suit. Votre ferry arrivera aux alentours de dix heures demain matin. Le commandant vous attendra à la descente du ferry avec une dizaine d'hommes. Ils vous attendront à la descente passagers, mais il y aura sûrement des hommes du côté marchandises. Je m'occuperai de ceux là avec Jim et Arthur. Vous prendrez la voiture des Lenoir, et cacherez la petite. Vous nous rejoindrez au débarcadère marchandises. La petite et la mère partiront avec Arthur, et le père et vous avec Jim et moi. Je vous expliquerai la situation en route. Sachez pour l'instant que la compagnie entière dérape. Ne prenez contact avec personne d'autre que Jim, Arthur ou moi, et n'écrivez ni n'appelez pas sur nos moyens de communication habituels. Je vous fais confiance. Desportes. »
Wouah, alors là, c'est vraiment la merde. C'est quoi tout ça ? Bon, je vais faire comme il m'a dit, de toute façon je leur fais confiance, à Arthur, Jim et lui. Et j'ai toujours trouvé le commandant louche, avec ses yeux vicieux et sa grande gueule. Il est midi moins sept. Quelqu'un frappe à ma porte. Je réponds. C'est Etienne Lenoir. Je vais lui ouvrir.
J'ai à peine ouvert la porte, qu'il se précipite sur moi et me colle un flingue sur le crâne. Il me dit à voix basse :
« - Bouge pas, et ferme la.
Ça, je risque pas de bouger … Mais bordel, qu'est-ce qu'il lui prend ? Il referme la porte, me regarde dans les yeux, d'une manière qui évoque tout sauf la sympathie, et me dit d'un ton mauvais :
- Pour qui tu bosses ? Et qu'est-ce que tu fous là ?
- Pour Desportes. Et je me pose la même question.
- Desportes ? Connais pas. Tu te fous de ma gueule ? Pourquoi pas Desfenêtres, pendant qu'on y est ! Me crache-t-il au visage.
Il y a un air paniqué sur son visage, derrière la couche de colère et de haine. J'ai trouvé la faille.
- Eh là, on se calme.
Et tout en disant ces mots, je lui bloque le bras avec ma main droite, lui file un coup de tête dans la sienne, lui fais une balayette de la jambe droite et lui arrache son flingue de l'autre main avant qu'il ne s'étale pas terre. Je pointe son arme sur lui.
- On se calme, j'ai dit. Je le relève à peu près, et lui explique rapidement la situation, l'arme toujours braquée sur lui. Il me demande plus de précisions, puis je finis par le convaincre. Ça se voit dans ses yeux. Je lui rends son arme, et nous partons tout les deux chercher sa femme. Nous lui expliquons rapidement ce qui se passe, et nous partons manger. Dans le couloir, alors qu'il se cherchent des yeux, et pour montrer ma bonne foi, je les regarde et lâche :
- Au fait, mon nom, c'est Jonathan. Copel.
- Jonathan Copel ? Me répond le père.
- Ouais.
- Ravi de vous connaître.
- De même. »
Et nous finissons le trajet dans un silence ecclésiastique. Même Sacha ne dit rien.

Nous déjeunons, rapidement, puis je rentre envoyer un rapport bidonné au commandant, et passe le reste de l'après-midi à leur expliquer ce qui va se passer le lendemain. Je les rassure, aussi. Enfin, j'essaie. Je crois que je ne suis pas très doué pour ça.
La soirée passe dans une angoisse mesurable en kilomètres. Je suis dans mes pensées, et je ne dors pas. Je finis par sombrer dans les bras de Morphée, aux alentours de quatre heures du matin.
Je me réveille, de mauvais poil, après avoir mal dormi, ou plutôt trop peu, à six heures du matin. Les Lenoir me rejoignent une heure plus tard, et je leur explique les derniers détails.

A neuf heures trente, tout est au point, tout le monde est prêt, et la tension est à son comble, aussi tendue que l'était ma relation avec ma dernière petite amie.
Dans les hauts-parleurs, la voix d'une hôtesse invite les voyageurs à rejoindre leurs véhicules. C'est parti. Je conduis. A côté de moi, Etienne, derrière Caroline, et Sacha cachée derrière mon siège. Je roule lentement et calmement. Nous débarquons, puis après quelques minutes, je bifurque vers le débarcadère des marchandises, et aperçois les deux voitures - avec le signalement convenu par le lieutenant - qui nous attendent. Je les rejoins, puis rapidement, nous faisons ce qui était prévu. Je fais un signe de main à Arthur qui s'occupe de Sacha et de sa mère, puis saute dans la voiture avec le lieutenant, Jim et Etienne. Je suis à l'avant, Desportes conduit, et derrière se trouvent Jim et Etienne. Le lieutenant démarre au quart de tour et part plutôt rapidement vers une destination qui m'est encore inconnue. Je salue mes collègues :
- Enfin vous ! Je m'exclame dans un soulagement. Alors, bien ?
- Pas trop mal, me répond le lieutenant. Par contre, vous, continue-t-il, vous la jouez zombie.
- Ouais, je sais .. dis-je en soupirant. Sinon, va falloir m'expliquer, parce que là je comprends rien.
- Ouais, ouais, vous inquiétez pas. Prenez ça, déjà. Il me tend un cachet bleu pâle, et me montre une bouteille d'eau d'un signe de main. Vous avez vraiment une tronche de revenant, rajoute-il.
J'attrape la bouteille d'eau, et avale le médicament. Puis, je souffle un grand coup, vide mon esprit, et fais le point sur la situation. Au bout de quelques minutes, mes paupières commencent à tomber toute seules. Je baille. La fatigue me prends, ou plutôt elle me rattrape, semble-t-il. Mon cerveau s'engourdit, mes pensées se brouillent, puis lentement, très lentement et tout à fait soudainement à la fois, je plonge. Je cède, je lâche. Je m'endors, profondément, et longtemps. Très profondément, très longtemps. Trop profondément. Et beaucoup trop longtemps.

CH
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