13/12/79 .
Je m’appelle Sacha. J’ai huit ans. Huit ans, pour certaines personnes, ce n’est pas grande chose comparé au restant de ma vie. A huit ans, on joue à la poupée, on commence à lire les magasines « people » et on tient un journal intime qui contient deux lignes. Pas moi. Voici mon histoire racontée et vue par les yeux d’une enfant.
J’ai huit ans et j’attends. J’attends sur un quai avec Marcel. Il fait froid sur ce quai. Mes cheveux longs virevoltent dans le vent, la brise glaciale du mois de décembre me rougit les joues et me gerce les lèvres. Je serre mon manteau aussi fort que possible, mais il ne me couvre pas. Je n’ai pas eu le temps de m’habiller ce matin. On est tous partis très vite. De grands messieurs sont entrés dans ma chambre et celle de mon papa. Il ont voulu l’emmener, mais mon papa, lui, il est parti plus vite qu’eux. Il court vite. Marcel m’a dit qu’il nous rejoindrait plus tard, mais je ne le crois pas. Je ne sais pas où je vais et je ne connais par le monsieur qui me serre dans ses bras. Mon papa m’a donné une chaîne ce matin. Elle est belle. Il m’a dit qu’elle me sera précieuse pour toute ma vie et que jamais je ne devrais la défaire. Dessus, il y a deux lettres qui sont gravées et qui sont J et M. Après, il est parti. Il avait chaud, mais je n’ai pas compris pourquoi. Ses yeux étaient grand ouverts et il pleurait. Peut être qu’il avait peur de ses grands messieurs. Il m’a toujours dit de ne jamais avoir affaire à eux, car ils étaient méchant. C’est vrai qu’ils m’ont toujours beaucoup impressionnés. Marcel me dit quelque chose, mais je ne l’écoute pas. Je n’en ai pas envie. Tout le monde me regarde et je sais pourquoi. Tout le monde pense que mon papa était quelqu'un de très méchant. Je ne suis pas d’accord. Tous les soirs, il me racontait l’histoire de Robin des Bois. Il disait qu’il était comme lui et que tout ce qu’il a fait, c’était pour le bien des autres et que je le comprendrais plus tard. Je ne sais pas de qui il parle mais je pense qu’il a raison. Sur le quai, tout le monde continue de me regarder. Marcel me dit de ne pas faire de même, mais je continue à lui désobéir. J’ai remarqué qu’ils me regardaient toujours pareil. Ils regardent mes yeux attentivement, d’ailleurs, une personne m’a dit un jour qu’elle me maudissait car j’avais les mêmes yeux noirs et sombres, peut-être dangereux de mon père. Le bateau arrive. De loin, il n’avait pas l’air si gros. Il est très grand et haut Les gens entrent dedans comme des machines. Peut être qu’elles ont l’habitude. Moi, je n’ai jamais pris ce genre de bateau. On le prenait toujours très tard le soir pour ne pas se faire remarquer. Je n’ai jamais compris pourquoi on faisait ça non plus. Les bateaux étaient sombres et plein de fumée de cigarettes. Les chambres étaient toutes petites et je dormais avec mon papa. Dans celui-là, j’avais un lit, un grand lit rien que pour moi. J’avais l’impression d’être une princesse ! Marcel m’a emmenée manger et c’était bon. Un marin m’a dit bonjour et m’a regardée bizarrement. Il n’y a pas beaucoup d’armes à bord. Ca ne me rassure pas. On commence à quitter le quai et mon papa n’est toujours pas là. Marcel dit qu’il viendrait par un autre bateau, et il ne m’appelle plus par mon prénom. Je m’appelle Sacha et pas Elisa. Lui, il s’appelle Marcel et pas Julien, comme il m’a demandé de le dire. Là, je lui obéis, car il m’a dit qu’il me jetterais dans l’eau si je n’agissais pas comme il le voulait. Quand le serveur m’apporte ma limonade, il me regarde et il prend peur. Il a regardé ma chaîne et m’a demandé comment je m’appelais. Elise, dis-je avec un grand sourire, aussi forcé que possible. Il m’a aussi reconnue. Je crois que j’ai attendu longtemps sur ce quai et mes yeux commencent à tomber tout seul.
Le lendemain, je me réveille toute seule dans mon grand lit. Je ne souviens pas m’être couchée. Je me lève, je m’habille et je décide de chercher Marcel. Il n’est pas dans la salle de bain. Je décide donc de partir à sa recherche dans le bateau. J’attrape alors la clenche, et j’ouvre. Le monde est à moi. Je n’avais jamais vu que les couloirs étaient aussi grands et aussi longs. Mais je n’ai pas peur. J’ai vu des choses bien pires. Une fois, il y avait une dame qui fumait dans un tout petit couloir et elle n’était pas beaucoup habillée. Elle n’était pas jolie non plus. Je traverse donc le couloir et je me rends compte que je suis dans la salle de bal. Elle est magnifique. Il y a plein d’or et de grandes colonnes. C’est la même salle que dans Cendrillon. Elle est belle Cendrillon. Son prince charmant aussi. Quand ils dansent, on dirait qu’ils volent tous les deux, comme sur un nuage. Je sens que mes jambes bougent toutes seules dès que la musique commence à sortir d’un grand instrument en forme de fleur jaune et encombrant. Je sais que ça coûte cher parce que mon papa, il en avait acheté un à ma maman, mais elle n’a jamais pu écouter de la musique avec. Elle a succombé à une balle perdue. Ma maman, elle était très complice avec mon père et elle m’a dit qu’elle le protégerait toujours face au méchant monsieur de ce matin.
Je danse donc toute seule, entre des personnes que je ne connais pas. Ils se poussent à chaque fois que je passe, comme s’ils ne m’aimaient pas. Je sais qu’ils savent qui je suis, mais je m’en fiche et je continue à imiter la belle Cendrillon avec son prince charmant. La musique s’arrête, et je me dis que je n’ai toujours par trouvé Marcel. Je ne sais pas où il est. Soudain, une main se pose très vite sur ma bouche. J’ouvre grand les yeux pour voir ce qui se passe, mais la personne est derrière moi, et elle est grande. Elle m’emmène dans une toute petite pièce sombre et sale. Quand je vois cette personne, je ne la reconnais pas. Elle me dit que c’est moi, qu’il m’a enfin retrouvée et qu’il allait se venger. Je ne sais pas pourquoi il veut faire ça et il me fait peur. Il est tout blanc, avec de grands yeux. Il me rappelle tout d’un coup quelqu’un mais je ne sais toujours pas qui. Il a chaud et ne sent pas très bon. Il est comme moi quand j’attends quelque chose depuis longtemps. Je ne sais pas ce qu’il attend de moi, mais je lui obéirai.
Je ne sais pas où je suis. J’ai pu comprendre que la pièce était très petite et que les parois étaient très froides. Il fait noir. Je suis là depuis longtemps mais le monsieur n’est toujours pas revenu me voir et me donner à manger. J’essaie bien sûr de sortir en grattant, mais je me fais mal sous les ongles. Je crois qu’ils saignent mais je ne les vois pas. J’ai froid et je commence à sentir la fatigue venir. Je me décide alors de me coucher le plus loin possible de la porte. Peut être qu’il ne me verra pas et qu’il partira.
A mon réveil, j’ai encore faim. Ma maman me donnait toujours un petit pain au lait avec une barre de chocolat au petit déjeuner. J’aimais bien ces petits pains, mais je n’en ai plus mangé depuis qu’elle est partie rejoindre mon grand-père. Lui, je ne l’aimais pas, car il tapait ma mamie. Pourtant, elle était gentille et me faisait toujours beaucoup de crêpes et même si je n’avais plus beaucoup de place dans mon ventre ! Je les mangeais pour lui faire plaisir. Elle avait une maman chat qui avait souvent des bébés. Je voulais toujours en prendre un pour moi, mais comme on déménageait souvent, on ne pouvait pas. Je ne sais pas comment je l’aurai appelé. Peut être Tarzan car les petits chats grimpent souvent aux rideaux. En plus, ma mamie, elle me disait toujours qu’elle m’enverrait les petits bébés chats par la poste mais ils n’arrivaient jamais. Je les oubliais. Je ne pense plus à rien, à part sortir. Puis, tout à coup, le grand monsieur revient. Il est toujours tout blanc, mais il a déjà beaucoup moins chaud. Je l’entends chantonner avec une toute petite voix quand il referme la porte. Quand elle est enfin close, il refait tout noir. J’ai de plus en plus peur et je me mets à crier. J’ai déjà crié dans ma vie, mais jamais comme ça. J’entends sa respiration courte et très forte. Il rigole, mais moi j’ai peur et mes jambes tremblent tellement que je me mets à tomber par terre. Je sens le mur froid mais je ne peux plus bouger. Je continue de crier, en espérant que l’on puisse m’entendre mais personne d’autre ne vient. Quand j’essaie de me calmer, j’entends le bruit d’un truc en bois qui glisse. Là, il me prend par les épaules et me soulève. Je ne sens plus le sol avec mes pieds tout nus. Il me pose, pas doucement du tout, sur une chaise, et m’attache les mains avec du scotch. A ce moment, j’ai encore plus peur. J’essai d’ouvrir grand les yeux pour voir où il est et je sens, je le sens, qu’il rôde autour de moi. Il me parle tout doucement avec une voix bizarre. Il me dit que tout est de ma faute, mais je n’ai rien fait. Je sais qu’une fois, j’ai mangé la part de gâteau d’une autre personne, mais il ne peut pas m’en vouloir pour ça. Peut être que si. Je sens tout à coup, une vague chaude et agréable entre mes jambes. Je me rends compte que je ne pouvais plus me retenir, comme on avait appris, et que je m’étais fait pipi dessus. Même si ça ne se voyait pas, je rougis. Ce sont les bébés qui se font pipi dessus. Ou les vieux comme dit souvent Marcel. Je sens ses mains sur mes épaules. J’essaie de m’en aller, mais le scotch me tire les poils du bras et me fait mal. Je crie encore et toujours, et comme pour vouloir me taire, il me met beaucoup de papier dans la bouche. Je veux le recracher parce que ce n’est pas bon et je ne peux plus crier. Il est bête ou quoi ?
Il marche toujours, et appuie sur un bouton, ou une chose qui fait du bruit. Là, la lumière s’allume. Je me rends compte que je n’avais pas dormi contre des murs, mais dans une pièce avec plein de boutons et de fils. Il me dit que je pourrais toujours crier, mais que personne ne m’entendrait. Il me dit aussi qu’on est dans la salle où les machines équilibrent le bateau. En effet, on voit des grosses machines qui bougent de gauche à droite. En fait, le mur froid était une porte en métal avec une affiche qui indique des ondes radioactives ou quelque chose comme ça. Il se moque de moi pour mon accident pipi. Il s’approche, très près de mon visage et je lui crache dessus. Je crois qu’il n’aime pas parce qu’il me donne trois gifles. Il se calme et me montre une petite paille en fer. Peut-être va-t-il enfin me donner à boire?
Puis, il sort une seringue, la pique dans un grand flacon de parfum et me rentre l’aiguille dans le doigt. Je ne peux pas me défendre car j’ai toujours mon scotch qui me fait mal. J’ai tout d’un coup comme un grand froid dans toute ma main. Il me sourit et me demande s’il me fait mal. Je lui dis que oui, même si ce n’est pas tout à fait vrai. Il me dit que tout est parfait. A ce moment, j’ai compris qu’il faisait exprès de me faire mal. Il enfonce la petite paille en fer, et je me débats car ça me fait tout d’un coup comme une brûlure. Je crie dans ma boule de papier qui est maintenant toute mouillée. Il y a du rouge qui coule de la paille en fer. C’est du sang. Je le sais parce qu’un jour, mon papa, il avait beaucoup de rouge sur la cuisse et maman disait au médecin qu’il perdait beaucoup de sang. Elle m’a dit que ce n’était pas grave, mais elle pleurait beaucoup, et je n’aimais pas ça. Mon sang coule de plus en plus vite. J’ai tellement faim… Il y avait une chose liquide que j’ai bue toute à l’heure mais elle me fait mal au ventre. Je crois qu’elle était transparente mais elle avait une drôle d’odeur. Ca ne sentait pas bon du tout. J’ai toujours faim et mon estomac fait des bruits bizarres. Lui, il est assis, là, et me regarde. Je ne veux pas qu’il me regarde, je veux qu’il me donne à manger. J’aimerais tellement manger les bonnes crêpes de ma mamie ! Il m’énerve à me regarder. Je le fusille du regard tout en me débattant.
Il met ses coudes sur ses genoux, ses doigt se croisent, les paument de ses mains se touchent, se posent sur son menton, et il soupire. Il me regarde méchamment. Là, c’est sûr, je ne l’aime pas. Enfin, il s’en va. Il éteint la lumière et ferme la porte. J’ai la tête qui tourne.
Toutes les grosses machines autour me moi résonnent dans ma tête. Je ne pense même plus à savoir comment je vais m’en sortir car je suis fatiguée et mes yeux sont tout flous. Les images commencent à se déformer devant moi. Soudain, j’entends comme un gros BOUM.
Il y a quelqu’un, c’est sûr. Peut être que c’est le méchant monsieur qui vient m’apporter à manger? Alors que je ne peux pas parler, ni bouger, je décide de tout faire pour me faire entendre. Ma tête tourne de plus en plus, et elle ne tient plus toute seule. Ma tige est toujours dans mon doigt, enfin, je crois. Le monsieur avait mis un seau dessous pour que mon sang coule dedans. Peut être que si j’arrive à le renverser, on me remarquerait. J’ai de la chance parce que je suis en face de la porte et c’est plus facile. A ce moment, je bouge tant bien que mal et j’entends le seau se renverser. Je ne sais pas si il est beaucoup rempli, mais j’aurais au moins essayé. Les gros boums continuent, puis s’arrêtent tout à coup. Si ça se trouve, il en avait marre de taper tout seul sur cette grosse machine, qui j’en suis sûre, ne comprend pas grand chose à ce qu’il peut lui demander. Je tente de garder la tête droite, mais je n’y arrive pas et tombe en avant. Je pense que je vais passer beaucoup de temps ici. Peut-être que je vais mourir là. Je reverrai enfin ma mère et je lui ferai un gros câlin. Elle sera contente que je lui fasse des câlins.
Dans mon sommeil, je vois un liseré de lumière qui m’éblouit. Je plie un peu plus les yeux parce que je n’ai pas vu le soleil depuis des heures, voire des jours. Je peux voir une ombre. La personne n’a pas l’air très jeune et elle semble avoir un gros bedon. Il reste là, et ne bouge pas. Il n’arrête pas de dire « OH mon dieu, oh mon dieu. » Il ouvre un peu plus la porte, et je ferme les yeux. J'entends qu’il me dit de me calmer, de ne pas avoir peur et qu’il allait me sauver. Sa voix tremble et semble pleurer. Il continue de parler et s’arrête net. Je sens qu’il touche ma chaîne. Il souffle comme quelqu'un qui est surpris. Il ne cesse de répéter « C’est donc toi, c’est pour ça que l’on t’a fait ça, Sacha… » Quand mes yeux se sont habitués à la lumière, je les ouvre un petit peu, et je vois un vieil homme barbu, avec plein de rides autour des yeux. Il sort son portable, et appelle les pompiers. Il enlève le scotch de ma bouche, ceux de mes mains. Il touche mes lèvres et me serre dans ces bras pour me réchauffer. Il voit plus tard la paille dans mon doigt et ne l’enlève pas. Il m’explique que de grands messieurs en rouge vont soigner mon doigt. On attend là, tous les deux et il me demande de me raconter comment je suis arrivée là. Je n’arrive pas à lui dire. Je lui ai juste parlé de ma mère, des histoires qu’elle me racontait quand j’étais petite. On peut entendre, malgré le bruit des machines les grands messieurs crier et les voir gesticuler dans tous les sens. Ils sont trois, bien habillés en rouge, mais ne sont pas très beaux. Le deuxième arrivé enlève ma paille, me met un bandage blanc et du « pschitt pschitt ». Il me transporte dans un lit rouge en plastique. Je pense alors que je ne verrai peut-être plus jamais ni mon Pépé, ni ma maman. Il me monte sur le pont du bateau. Il y a du vent, mais une couverture en aluminium jaune me protège. Tout le monde continue de me regarder de façon étrange.
On monte dans un hélicoptère qui est plutôt grand. Les pompiers me mettent plein de petites pastilles autocollantes sur mon torse, et ça me gêne parce que je n’aime pas que l’on voit mes nénés. Il y a une machine qui fait les mêmes bruits tout le temps. Bip…Bip… Bip…Bip. ..Bip …biiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiip. Au moment où le grand biiiip sonne, je m’endors dans un sommeil très profond.
Le lendemain, je me réveille et tout le monde est soulagé de me voir juste ouvrir les yeux. Marcel pleure et il semble content. Il est si joyeux que ça de me revoir ? Si ça se trouve, il ne m’a même pas cherchée… Ma poitrine me brûle beaucoup et je suis très fatiguée. Je demande à Marcel si papa était revenu, et il me dit qu’il était parti rendre visite aux anges, là-haut. Je lui demande aussi où on était, et il me répond que l’hélicoptère n’a pas pu décoller à cause du vent.
Il y a du raisin sur une table, mais je ne le mange pas. Je suis triste, triste de savoir que je ne mangerai plus de fruit avec lui, qu’il ne me lirait plus des histoires, et que je ne dormirai plus avec papa dans de toutes petites chambres sales et moches.
Voila, c’est à ce moment précis que mon enfance s’est arrêtée. L’histoire d’une fin, c’est celle de son enfance. Je connais bien cette histoire, car elle est mienne. Marcel est mort depuis, et il me manque. Il a su prendre le rôle de mon père, il a su me protéger et me lisait des histoires. Certes, il ne le faisait pas aussi bien que lui, mais il le faisait quand même.
Je m’appelle Sacha. J’ai huit ans. Huit ans, pour certaines personnes, ce n’est pas grande chose comparé au restant de ma vie. A huit ans, on joue à la poupée, on commence à lire les magasines « people » et on tient un journal intime qui contient deux lignes. Pas moi. Voici mon histoire racontée et vue par les yeux d’une enfant.
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J’ai huit ans et j’attends. J’attends sur un quai avec Marcel. Il fait froid sur ce quai. Mes cheveux longs virevoltent dans le vent, la brise glaciale du mois de décembre me rougit les joues et me gerce les lèvres. Je serre mon manteau aussi fort que possible, mais il ne me couvre pas. Je n’ai pas eu le temps de m’habiller ce matin. On est tous partis très vite. De grands messieurs sont entrés dans ma chambre et celle de mon papa. Il ont voulu l’emmener, mais mon papa, lui, il est parti plus vite qu’eux. Il court vite. Marcel m’a dit qu’il nous rejoindrait plus tard, mais je ne le crois pas. Je ne sais pas où je vais et je ne connais par le monsieur qui me serre dans ses bras. Mon papa m’a donné une chaîne ce matin. Elle est belle. Il m’a dit qu’elle me sera précieuse pour toute ma vie et que jamais je ne devrais la défaire. Dessus, il y a deux lettres qui sont gravées et qui sont J et M. Après, il est parti. Il avait chaud, mais je n’ai pas compris pourquoi. Ses yeux étaient grand ouverts et il pleurait. Peut être qu’il avait peur de ses grands messieurs. Il m’a toujours dit de ne jamais avoir affaire à eux, car ils étaient méchant. C’est vrai qu’ils m’ont toujours beaucoup impressionnés. Marcel me dit quelque chose, mais je ne l’écoute pas. Je n’en ai pas envie. Tout le monde me regarde et je sais pourquoi. Tout le monde pense que mon papa était quelqu'un de très méchant. Je ne suis pas d’accord. Tous les soirs, il me racontait l’histoire de Robin des Bois. Il disait qu’il était comme lui et que tout ce qu’il a fait, c’était pour le bien des autres et que je le comprendrais plus tard. Je ne sais pas de qui il parle mais je pense qu’il a raison. Sur le quai, tout le monde continue de me regarder. Marcel me dit de ne pas faire de même, mais je continue à lui désobéir. J’ai remarqué qu’ils me regardaient toujours pareil. Ils regardent mes yeux attentivement, d’ailleurs, une personne m’a dit un jour qu’elle me maudissait car j’avais les mêmes yeux noirs et sombres, peut-être dangereux de mon père. Le bateau arrive. De loin, il n’avait pas l’air si gros. Il est très grand et haut Les gens entrent dedans comme des machines. Peut être qu’elles ont l’habitude. Moi, je n’ai jamais pris ce genre de bateau. On le prenait toujours très tard le soir pour ne pas se faire remarquer. Je n’ai jamais compris pourquoi on faisait ça non plus. Les bateaux étaient sombres et plein de fumée de cigarettes. Les chambres étaient toutes petites et je dormais avec mon papa. Dans celui-là, j’avais un lit, un grand lit rien que pour moi. J’avais l’impression d’être une princesse ! Marcel m’a emmenée manger et c’était bon. Un marin m’a dit bonjour et m’a regardée bizarrement. Il n’y a pas beaucoup d’armes à bord. Ca ne me rassure pas. On commence à quitter le quai et mon papa n’est toujours pas là. Marcel dit qu’il viendrait par un autre bateau, et il ne m’appelle plus par mon prénom. Je m’appelle Sacha et pas Elisa. Lui, il s’appelle Marcel et pas Julien, comme il m’a demandé de le dire. Là, je lui obéis, car il m’a dit qu’il me jetterais dans l’eau si je n’agissais pas comme il le voulait. Quand le serveur m’apporte ma limonade, il me regarde et il prend peur. Il a regardé ma chaîne et m’a demandé comment je m’appelais. Elise, dis-je avec un grand sourire, aussi forcé que possible. Il m’a aussi reconnue. Je crois que j’ai attendu longtemps sur ce quai et mes yeux commencent à tomber tout seul.
Le lendemain, je me réveille toute seule dans mon grand lit. Je ne souviens pas m’être couchée. Je me lève, je m’habille et je décide de chercher Marcel. Il n’est pas dans la salle de bain. Je décide donc de partir à sa recherche dans le bateau. J’attrape alors la clenche, et j’ouvre. Le monde est à moi. Je n’avais jamais vu que les couloirs étaient aussi grands et aussi longs. Mais je n’ai pas peur. J’ai vu des choses bien pires. Une fois, il y avait une dame qui fumait dans un tout petit couloir et elle n’était pas beaucoup habillée. Elle n’était pas jolie non plus. Je traverse donc le couloir et je me rends compte que je suis dans la salle de bal. Elle est magnifique. Il y a plein d’or et de grandes colonnes. C’est la même salle que dans Cendrillon. Elle est belle Cendrillon. Son prince charmant aussi. Quand ils dansent, on dirait qu’ils volent tous les deux, comme sur un nuage. Je sens que mes jambes bougent toutes seules dès que la musique commence à sortir d’un grand instrument en forme de fleur jaune et encombrant. Je sais que ça coûte cher parce que mon papa, il en avait acheté un à ma maman, mais elle n’a jamais pu écouter de la musique avec. Elle a succombé à une balle perdue. Ma maman, elle était très complice avec mon père et elle m’a dit qu’elle le protégerait toujours face au méchant monsieur de ce matin.
Je danse donc toute seule, entre des personnes que je ne connais pas. Ils se poussent à chaque fois que je passe, comme s’ils ne m’aimaient pas. Je sais qu’ils savent qui je suis, mais je m’en fiche et je continue à imiter la belle Cendrillon avec son prince charmant. La musique s’arrête, et je me dis que je n’ai toujours par trouvé Marcel. Je ne sais pas où il est. Soudain, une main se pose très vite sur ma bouche. J’ouvre grand les yeux pour voir ce qui se passe, mais la personne est derrière moi, et elle est grande. Elle m’emmène dans une toute petite pièce sombre et sale. Quand je vois cette personne, je ne la reconnais pas. Elle me dit que c’est moi, qu’il m’a enfin retrouvée et qu’il allait se venger. Je ne sais pas pourquoi il veut faire ça et il me fait peur. Il est tout blanc, avec de grands yeux. Il me rappelle tout d’un coup quelqu’un mais je ne sais toujours pas qui. Il a chaud et ne sent pas très bon. Il est comme moi quand j’attends quelque chose depuis longtemps. Je ne sais pas ce qu’il attend de moi, mais je lui obéirai.
Je ne sais pas où je suis. J’ai pu comprendre que la pièce était très petite et que les parois étaient très froides. Il fait noir. Je suis là depuis longtemps mais le monsieur n’est toujours pas revenu me voir et me donner à manger. J’essaie bien sûr de sortir en grattant, mais je me fais mal sous les ongles. Je crois qu’ils saignent mais je ne les vois pas. J’ai froid et je commence à sentir la fatigue venir. Je me décide alors de me coucher le plus loin possible de la porte. Peut être qu’il ne me verra pas et qu’il partira.
A mon réveil, j’ai encore faim. Ma maman me donnait toujours un petit pain au lait avec une barre de chocolat au petit déjeuner. J’aimais bien ces petits pains, mais je n’en ai plus mangé depuis qu’elle est partie rejoindre mon grand-père. Lui, je ne l’aimais pas, car il tapait ma mamie. Pourtant, elle était gentille et me faisait toujours beaucoup de crêpes et même si je n’avais plus beaucoup de place dans mon ventre ! Je les mangeais pour lui faire plaisir. Elle avait une maman chat qui avait souvent des bébés. Je voulais toujours en prendre un pour moi, mais comme on déménageait souvent, on ne pouvait pas. Je ne sais pas comment je l’aurai appelé. Peut être Tarzan car les petits chats grimpent souvent aux rideaux. En plus, ma mamie, elle me disait toujours qu’elle m’enverrait les petits bébés chats par la poste mais ils n’arrivaient jamais. Je les oubliais. Je ne pense plus à rien, à part sortir. Puis, tout à coup, le grand monsieur revient. Il est toujours tout blanc, mais il a déjà beaucoup moins chaud. Je l’entends chantonner avec une toute petite voix quand il referme la porte. Quand elle est enfin close, il refait tout noir. J’ai de plus en plus peur et je me mets à crier. J’ai déjà crié dans ma vie, mais jamais comme ça. J’entends sa respiration courte et très forte. Il rigole, mais moi j’ai peur et mes jambes tremblent tellement que je me mets à tomber par terre. Je sens le mur froid mais je ne peux plus bouger. Je continue de crier, en espérant que l’on puisse m’entendre mais personne d’autre ne vient. Quand j’essaie de me calmer, j’entends le bruit d’un truc en bois qui glisse. Là, il me prend par les épaules et me soulève. Je ne sens plus le sol avec mes pieds tout nus. Il me pose, pas doucement du tout, sur une chaise, et m’attache les mains avec du scotch. A ce moment, j’ai encore plus peur. J’essai d’ouvrir grand les yeux pour voir où il est et je sens, je le sens, qu’il rôde autour de moi. Il me parle tout doucement avec une voix bizarre. Il me dit que tout est de ma faute, mais je n’ai rien fait. Je sais qu’une fois, j’ai mangé la part de gâteau d’une autre personne, mais il ne peut pas m’en vouloir pour ça. Peut être que si. Je sens tout à coup, une vague chaude et agréable entre mes jambes. Je me rends compte que je ne pouvais plus me retenir, comme on avait appris, et que je m’étais fait pipi dessus. Même si ça ne se voyait pas, je rougis. Ce sont les bébés qui se font pipi dessus. Ou les vieux comme dit souvent Marcel. Je sens ses mains sur mes épaules. J’essaie de m’en aller, mais le scotch me tire les poils du bras et me fait mal. Je crie encore et toujours, et comme pour vouloir me taire, il me met beaucoup de papier dans la bouche. Je veux le recracher parce que ce n’est pas bon et je ne peux plus crier. Il est bête ou quoi ?
Il marche toujours, et appuie sur un bouton, ou une chose qui fait du bruit. Là, la lumière s’allume. Je me rends compte que je n’avais pas dormi contre des murs, mais dans une pièce avec plein de boutons et de fils. Il me dit que je pourrais toujours crier, mais que personne ne m’entendrait. Il me dit aussi qu’on est dans la salle où les machines équilibrent le bateau. En effet, on voit des grosses machines qui bougent de gauche à droite. En fait, le mur froid était une porte en métal avec une affiche qui indique des ondes radioactives ou quelque chose comme ça. Il se moque de moi pour mon accident pipi. Il s’approche, très près de mon visage et je lui crache dessus. Je crois qu’il n’aime pas parce qu’il me donne trois gifles. Il se calme et me montre une petite paille en fer. Peut-être va-t-il enfin me donner à boire?
Puis, il sort une seringue, la pique dans un grand flacon de parfum et me rentre l’aiguille dans le doigt. Je ne peux pas me défendre car j’ai toujours mon scotch qui me fait mal. J’ai tout d’un coup comme un grand froid dans toute ma main. Il me sourit et me demande s’il me fait mal. Je lui dis que oui, même si ce n’est pas tout à fait vrai. Il me dit que tout est parfait. A ce moment, j’ai compris qu’il faisait exprès de me faire mal. Il enfonce la petite paille en fer, et je me débats car ça me fait tout d’un coup comme une brûlure. Je crie dans ma boule de papier qui est maintenant toute mouillée. Il y a du rouge qui coule de la paille en fer. C’est du sang. Je le sais parce qu’un jour, mon papa, il avait beaucoup de rouge sur la cuisse et maman disait au médecin qu’il perdait beaucoup de sang. Elle m’a dit que ce n’était pas grave, mais elle pleurait beaucoup, et je n’aimais pas ça. Mon sang coule de plus en plus vite. J’ai tellement faim… Il y avait une chose liquide que j’ai bue toute à l’heure mais elle me fait mal au ventre. Je crois qu’elle était transparente mais elle avait une drôle d’odeur. Ca ne sentait pas bon du tout. J’ai toujours faim et mon estomac fait des bruits bizarres. Lui, il est assis, là, et me regarde. Je ne veux pas qu’il me regarde, je veux qu’il me donne à manger. J’aimerais tellement manger les bonnes crêpes de ma mamie ! Il m’énerve à me regarder. Je le fusille du regard tout en me débattant.
Il met ses coudes sur ses genoux, ses doigt se croisent, les paument de ses mains se touchent, se posent sur son menton, et il soupire. Il me regarde méchamment. Là, c’est sûr, je ne l’aime pas. Enfin, il s’en va. Il éteint la lumière et ferme la porte. J’ai la tête qui tourne.
Toutes les grosses machines autour me moi résonnent dans ma tête. Je ne pense même plus à savoir comment je vais m’en sortir car je suis fatiguée et mes yeux sont tout flous. Les images commencent à se déformer devant moi. Soudain, j’entends comme un gros BOUM.
Il y a quelqu’un, c’est sûr. Peut être que c’est le méchant monsieur qui vient m’apporter à manger? Alors que je ne peux pas parler, ni bouger, je décide de tout faire pour me faire entendre. Ma tête tourne de plus en plus, et elle ne tient plus toute seule. Ma tige est toujours dans mon doigt, enfin, je crois. Le monsieur avait mis un seau dessous pour que mon sang coule dedans. Peut être que si j’arrive à le renverser, on me remarquerait. J’ai de la chance parce que je suis en face de la porte et c’est plus facile. A ce moment, je bouge tant bien que mal et j’entends le seau se renverser. Je ne sais pas si il est beaucoup rempli, mais j’aurais au moins essayé. Les gros boums continuent, puis s’arrêtent tout à coup. Si ça se trouve, il en avait marre de taper tout seul sur cette grosse machine, qui j’en suis sûre, ne comprend pas grand chose à ce qu’il peut lui demander. Je tente de garder la tête droite, mais je n’y arrive pas et tombe en avant. Je pense que je vais passer beaucoup de temps ici. Peut-être que je vais mourir là. Je reverrai enfin ma mère et je lui ferai un gros câlin. Elle sera contente que je lui fasse des câlins.
Dans mon sommeil, je vois un liseré de lumière qui m’éblouit. Je plie un peu plus les yeux parce que je n’ai pas vu le soleil depuis des heures, voire des jours. Je peux voir une ombre. La personne n’a pas l’air très jeune et elle semble avoir un gros bedon. Il reste là, et ne bouge pas. Il n’arrête pas de dire « OH mon dieu, oh mon dieu. » Il ouvre un peu plus la porte, et je ferme les yeux. J'entends qu’il me dit de me calmer, de ne pas avoir peur et qu’il allait me sauver. Sa voix tremble et semble pleurer. Il continue de parler et s’arrête net. Je sens qu’il touche ma chaîne. Il souffle comme quelqu'un qui est surpris. Il ne cesse de répéter « C’est donc toi, c’est pour ça que l’on t’a fait ça, Sacha… » Quand mes yeux se sont habitués à la lumière, je les ouvre un petit peu, et je vois un vieil homme barbu, avec plein de rides autour des yeux. Il sort son portable, et appelle les pompiers. Il enlève le scotch de ma bouche, ceux de mes mains. Il touche mes lèvres et me serre dans ces bras pour me réchauffer. Il voit plus tard la paille dans mon doigt et ne l’enlève pas. Il m’explique que de grands messieurs en rouge vont soigner mon doigt. On attend là, tous les deux et il me demande de me raconter comment je suis arrivée là. Je n’arrive pas à lui dire. Je lui ai juste parlé de ma mère, des histoires qu’elle me racontait quand j’étais petite. On peut entendre, malgré le bruit des machines les grands messieurs crier et les voir gesticuler dans tous les sens. Ils sont trois, bien habillés en rouge, mais ne sont pas très beaux. Le deuxième arrivé enlève ma paille, me met un bandage blanc et du « pschitt pschitt ». Il me transporte dans un lit rouge en plastique. Je pense alors que je ne verrai peut-être plus jamais ni mon Pépé, ni ma maman. Il me monte sur le pont du bateau. Il y a du vent, mais une couverture en aluminium jaune me protège. Tout le monde continue de me regarder de façon étrange.
On monte dans un hélicoptère qui est plutôt grand. Les pompiers me mettent plein de petites pastilles autocollantes sur mon torse, et ça me gêne parce que je n’aime pas que l’on voit mes nénés. Il y a une machine qui fait les mêmes bruits tout le temps. Bip…Bip… Bip…Bip. ..Bip …biiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiip. Au moment où le grand biiiip sonne, je m’endors dans un sommeil très profond.
Le lendemain, je me réveille et tout le monde est soulagé de me voir juste ouvrir les yeux. Marcel pleure et il semble content. Il est si joyeux que ça de me revoir ? Si ça se trouve, il ne m’a même pas cherchée… Ma poitrine me brûle beaucoup et je suis très fatiguée. Je demande à Marcel si papa était revenu, et il me dit qu’il était parti rendre visite aux anges, là-haut. Je lui demande aussi où on était, et il me répond que l’hélicoptère n’a pas pu décoller à cause du vent.
Il y a du raisin sur une table, mais je ne le mange pas. Je suis triste, triste de savoir que je ne mangerai plus de fruit avec lui, qu’il ne me lirait plus des histoires, et que je ne dormirai plus avec papa dans de toutes petites chambres sales et moches.
* * *
Voila, c’est à ce moment précis que mon enfance s’est arrêtée. L’histoire d’une fin, c’est celle de son enfance. Je connais bien cette histoire, car elle est mienne. Marcel est mort depuis, et il me manque. Il a su prendre le rôle de mon père, il a su me protéger et me lisait des histoires. Certes, il ne le faisait pas aussi bien que lui, mais il le faisait quand même.