Sacha (2)

C’était en été 1993, je venais d’avoir huit ans. Comme chaque été, mes parents et moi passions nos vacances sur un ferry. Deux longs mois entiers sur un bateau qui ne me plaisait guère et qui en plus me rendait malade étant donné que j’avais un peu le mal de mer. Je détestais rester dans cet endroit où il n’y avait rien à faire et m’ennuyer chaque jour un peu plus, tout ça parce qu’il n’y avait pas d’enfant de mon âge, juste des personnes qu’on est censé appeler adultes. Je dis « censé » car parfois la mentalité de certains devrait être remise en question.

J’étais une petite fille tout ce qu’il y a de plus normale. Taille et poids dans la moyenne, des parents gentils, de bonnes notes à l’école, des amis formidables… Pour huit ans j’étais très intelligente, je comprenais beaucoup de choses très vite, parfois même des choses qu’une petite fille de mon âge ne devrait pas savoir. J’étais très curieuse et possédait beaucoup de tact, aller vers les gens et leur parler ne me faisait pas peur, au contraire, je n’étais pas du tout comme qui dirait timide. Mes yeux étaient vert très clair, presque pomme. Mon visage un peu rond saupoudré de taches de rousseur faisait tout mon charme. Ma longue chevelure brune et épaisse attirait tous les regards. Les gens n’arrêtaient pas avec leurs « Sacha, que tu es belle », « Tes yeux sont magnifiques » ou encore « Plus tard, cette petite fera des jaloux ». J’étais fière de ces compliments et je savais les apprécier à leur juste valeur quand il le fallait.

Un certain samedi soir de juillet, je me promenais sur le pont désert. Quelques personnes me saluèrent quand elles passèrent pour aller rejoindre la grande salle où allait se dérouler le bal. Il était tard, peut-être dix heures. Mes parents n’avaient pas le temps de s’occuper de moi, ils avaient beaucoup de travail et j’étais toujours toute seule. La seule chose que j’aimais bien faire dans ce lieu, c’était m’asseoir sur un banc et regarder le soleil se coucher jusqu'à ce que les derniers rayons du jour soient remplacés par la douce lumière de la nuit. J’allais donc rejoindre mon banc favori lorsqu’un bruit étrange m’interpella. On aurait dit un cri étouffé. Je me dirigeai donc à pas lents et discrets vers le sous-sol d’où venait ce bruit qui m’avait intriguée. Le cri mystérieux reprit de plus belle mais plus longuement cette fois, il ne s’arrêtait plus. C’était comme une respiration qui cherchait de l’oxygène, qui ne respirait pas à intervalles réguliers comme le ferait une personne normale. Plus je me rapprochais, plus l’intensité du cri était élevé, je commençais à paniquer. Je me cachai derrière une longue et grosse corde enroulée et étalée par terre. Ce que je vis me glaça le sang. Ce n’était pas quelque chose qu’une petite fille de mon âge avait l’habitude de voir. Je faillis hurler de stupeur mais su retenir la rage qui cramponnait mes lèvres. Il y avait deux hommes. L’un d’eux étranglait l’autre avec une ceinture. Le pauvre homme à terre essayait de se débattre mais n’arrivait pas à s’arracher des griffes de l’autre monstre. Il suffoquait. Moi j’étais là, comme tétanisée, je ne savais que faire. J’étais comme absorbée par cette scène. J’aurais du partir, courir prévenir quelqu’un, mais je n’arrivais pas à bouger. L’homme était mort, et l’autre le balança par-dessus bord. Il eut un petit rire qui me fit frissonner de terreur. Je reculais doucement pour ne faire aucun bruit quand je marchai sur une petite ampoule de verre qui se brisa en faisant un bruit épouvantable. Le tueur n’eut pas le temps de se retourner vers moi que je m’étais déjà enfuie. Je ne pus voir son visage. Dorénavant, il faudrait que je fasse attention aux gens que je croiserais.

J’étais totalement terrorisée. Je ne savais que faire. Fallait-il que j’en parle à quelqu’un ou bien devais-je garder tout ça pour moi ? Je couru jusqu’à la salle de bal. Je cherchais mes parents dans cette salle qui me sembla tout à coup immense. Malgré mes huit ans, j’essayais de garder mon sang-froid et de rester forte. Après tout, le tueur ne m’avait pas vue. Mais l’idée qu’il y ait un meurtrier parmi nous m’effrayait au plus haut point.


J’essayais de passer au milieu de toute cette foule qui dansait. Tout le monde me disait « Sacha, ça va ? » ou encore « Que t’arrive-t-il ma puce ? ». Je me hâtais et passais sans répondre. Monsieur Bertrand, madame Martin, monsieur Leroy, madame Petit… Tous se préoccupaient de moi, et quelque part, ça me faisait plaisir. Mais à cet instant, je n’étais pas vraiment d’humeur à faire la fière.

Je me précipitai dans ma chambre et m’enfermai. Je me mis à pleurer. J’aurais voulu ne jamais avoir vu ce que j’avais vu. La tête dans l’oreiller, je réfléchissais à ce que j’allais dire ou faire. A cet instant je regardai mon poignet et une grosse boule m’envahit au fond de la gorge. La peur surgit tout à coup. Mon bracelet avec mon prénom gravé, il n’était plus là, je l’avais perdu. Sans doute s’était-il cassé quand je m’étais enfuie car je l’avais encore quand je regardais le coucher de soleil comme à mon habitude. Tout le monde sur ce bateau me connaissait ! Si le tueur tombait sur mon bracelet, j’étais prise au piège, il chercherait sûrement à me faire du mal.

Pendant plusieurs jours je ne sortis plus de ma chambre, je n’arrivais plus à manger, je dormais très peu. Je n’ai jamais donné d’explications à personne. Mes parents ont fait venir un médecin qui n’a su trouver la solution à mon mal-être. Tout était dans ma tête. Il n’y avait que moi pour me guérir. Il fallait que je vainque ma peur.

Au bout d’une semaine enfin, la situation commença à redevenir normale. Je sortis à nouveau. Personne n’avait eu écho de l’homme qui était mort. Sans doute était-ce un homme seul, ce qui aurait expliqué que personne ne se soit manifesté à propos de sa disparition. Je n’avais plus peur. Après tout, même si j’étais connue sur ce bateau, je ne devais pas être la seule à m’appeler Sacha.

Un jour, en fin d’après-midi, j’allais me détendre au bord de la piscine quand je tombai sur un homme qui me rappela vaguement quelque chose. Je ne savais plus où je l’avais déjà vu mais il m’était familier. J’étais tranquillement allongée sur mon transat quand je surpris une conversation qu’il avait avec quelqu’un au téléphone. Il chuchotait et je n’entendais pas vraiment ce qu’il disait mais je sentais que c’était quelque chose d’important. Une phrase ! Dans ses paroles je ne retins qu’une seule phrase, et elle ne faisait pas partie des paroles qu’une personne normale avait l’habitude de dire au quotidien… « Ca y est, il n’y aura plus de souci avec ce monsieur, j’ai fait mon travail. » Cela voulait tout dire. C’était lui qui été responsable de cette tragédie. C’était un homme d’une trentaine d’année. Brun, les cheveux courts, le regard noir. De taille moyenne. Je pense qu’il avait du essayerde s’habiller incognito mais sans succès à mon avis. Il avait l’apparence du tueur-né.

Je devais en savoir plus sur lui. A cet instant je pensais « Ma curiosité me perdra. » Je décidai donc de le suivre dans la plus grande discrétion. Il traversa la terrasse en jetant des regards à droite et à gauche pour vérifier qu’on ne le suivait pas. Il devait être un piètre détective, espion, tueur… où je ne sais quel autre individu, il n’avait même pas remarqué que je l’observais cachée derrière une plante verte. Il devait sans doute aller à sa cabine car il prit les escaliers pour rejoindre le pont supérieur. Derrière un poteau, j’observais le moindre de ses faits et gestes. Il était assis sur un banc et il regardait l’océan. Je tournai la tête un instant pour vérifier que personne n’arrivait dans les couloirs. Le temps que je pose à nouveau mon regard sur lui, il n’y avait plus personne sur le banc. Il s’était pourtant passé à peine trois secondes. Je sortis de ma cachette sur la pointe des pieds. Je m’arrêtai en plein milieu du couloir et regardai partout autour de moi. Personne. Trois secondes d’inattention et j’avais perdu sa trace. J’allais repartir quand tout à coup une main arrivant de nulle part m’agrippa les mains et une seconde munie d’une sorte de gant se posa sur ma bouche. Une odeur très forte se dégagea. Ma tête tourna. Je ne vis plus rien. Je m’évanouis.

Quand je me réveillais, j’étais sur la terrasse, il faisait nuit. J’étais sûre que mes parents ne s’étaient même pas rendu compte de ma disparition. Mes mains étaient liées. J’essayais de me relever mais j’avais encore la tête qui tournait. J’allais retourner dans ma chambre quand une voix dans mon dos me surprit :
« Bonsoir Sacha, comment vas-tu ?
- Je ne vous connais pas ! Pourquoi vous m’avez fait ça ?
- Je sais que tu as tout vu, j’ai retrouvé ton bracelet.
- Vous êtes immonde, vous avez tué un homme !
- Il avait des dettes envers mon patron et moi. Malheureusement… il ne pouvait pas les rembourser et donc, il fallait faire quelque chose.
- Espèce de monstre !
- Et donc, te rends-tu compte que tu es un témoin ma chère Sacha ? Tu n’as que huit ans, mais je sais que tu es très intelligente et donc je pense que tu pourrais faire une grosse bêtise si tu me dénonçais, et ça, ça serait trop grave. »
Il sortit une arme de son imperméable. Il me faisait peur, une certaine rage m’envahit. Je ne savais comment m’enfuir d’une telle situation. Je sentais que pour moi tout allait bientôt être fini. Je ne pouvais supporter ça davantage.
- Je vous en supplie, ne faites pas ça. Je suis encore petite. Je vous jure que je ne dirais rien !
- Peut-être, mais je ne voudrais pas prendre de risque. Tu es vraiment très mignonne ma petite Sacha et sans doute pourrais-tu être avocate, vétérinaire ou encore infirmière quand tu seras plus grande, malheureusement… je préfère ne pas prendre de risque. »
Je sentais que tout était fini. Je n’avais plus d’espoir, il me tenait dans ses filets. J’avais réussi à me mettre debout. Autant prendre un risque, plutôt que de mourir sans n’avoir rien pu faire. La rage circulait en moi, je me sentais plus forte que tout, je ne supportais pas qu’on s’en prenne à moi. Je tentai donc un dernier rebondissement dans cette fin qui allait s’avérer plus proche que jamais. Je me jetai sur cet homme dont je ne connaissais rien. J’essayais de le mordre, lui arracher son arme des mains en lui donnant des coups de pieds. Cet homme, pris de court, fit un geste qu’il n’avait pas forcément planifié car quand le coup partit, je vis dans ses yeux en tombant un certain affolement, de la tristesse et de la culpabilité, lui qui paraissait si fier un instant auparavant.

Je m’appelais Sacha, j’avais huit ans, et je suis morte assassinée une certaine nuit de juillet sans que personne n’entende rien.

LB
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