Le tableau

- « 97, 98, 99. »

La petite Sacha, blondinette de huit ans visite le ferry en comptant les marches sur lesquelles elle pose ses jolis petits souliers rouges. L’escalier est décoré d’un magnifique et rarissime tableau d’Ympas qu’elle manque de faire tomber mais qu’elle rattrape de justesse. Le ferry qu’elle explore comporte quatre étages, un restaurant et les grooms sont disponibles à tout moment durant le trajet reliant Marseille à la Sicile. Ses parents sont déjà dan une cabine d’où ils ne sortiront pas. Sacha frappe à la porte numéro 1408 du troisième étage.

- «Bonjour m’man, bonjour p’pa ! Vous allez mieux ?
- On tient le coup, lui répondent-ils.
»

Les parents de Sacha sont comme leur petite fille des gens de taille normale, sans problème apparent, possédant une bonne situation financière et n’ayant jamais eu la varicelle jusqu’à aujourd’hui. Le capitaine du bateau ayant vu leurs horribles boutons et leur mine déconfite leur a ordonné de ne pas quitter leur chambre. Sacha est donc juste passée prendre de leurs nouvelles. Leur situation ne semble pas aller en s’arrangeant et leurs visages rougissent à vue d’œil. Sacha s’inquiète un peu mais les sait résistants. Elle repart pour jouer et finir de compter les marches du ferry en sautillant sur elle-même, en faisant voler sa jupe verte et virevolter ses deux tresses contre ses joues roses. Elle est maintenant au second étage qui est recouvert d’un papier peint rouge vif du plus mauvais goût.

Alors qu’elle arrive dans le casino miniature, un flash la surprend. Elle se retourne et voit quelqu’un en tenue de plongeur essayant de cacher l’appareil. Elle fronce les sourcils de surprise mais continue sa visite. Quelques mètres plus loin, au niveau des tables de black-jack désertes, elle tombe sur une vieille dame toute de noire vêtue, un briquet à la main, chantonnant des « Du bist ein Pferd » et scrutant vicieusement un homme en fauteuil roulant. Sacha hausse les épaules mais presse le pas en poursuivant son chemin. Quelques chuchotis se font entendre. Malgré la musique douce et ambiante qui passe dans l’air depuis le début du voyage, l’atmosphère est assez lourde et il semble que le personnel ait jugé bon de maintenir une température assez élevée même dans les salles les plus fréquentées.

Lorsqu’elle passe devant quelques cabines, elle aperçoit un homme pendu et des membres de l’équipage essayant de décrocher le macchabée, en vain. Un petit cri de terreur s’échappe de ses lèvres, elle se fait alors mitrailler du regard rougeâtre du cuisiner et part se cacher en courant derrière une bouée. L’équipage se plie devant l’échec et laisse l’homme suspendu en promettant de revenir avec la trancheuse à jambon. Sacha reste immobile, pleurant durant quelques instants puis l’idée d’aller retrouver ses parents même si elle doit tomber malade elle aussi lui vient. Elle sort donc de sa cachette et en chemin rencontre un petit garçon qui a l’air tout aussi perdu qu’elle. Elle s’approche timidement, le fait sursauter et se reçoit une gifle en plein visage par ce dernier qui s’enfuit en criant. Ses traits se crispent de plus en plus et sa respiration devient difficile. Sur la bateau la chaleur devient de plus en plus étouffante. La petite Sacha passe donc par la salle de restaurant où les quelques personnes la regardent en crachant par terre, lui hurlent des insultes et commencent à s’agiter. Elle est terrifiée et court aussi vite que lui permettent ses petites jambes. Elle manque de tomber par terre, bousculée par un homme courant sans s’arrêter, le visage déformé par la folie. La musique d’ambiance se change brusquement alors qu’elle passe devant l’infirmerie déserte en un son continu et strident de machineries. Sacha ne supporte plus cette ambiance et descend les quelques marches qui l’amènent à pénétrer dans l’infirmerie sur la pointe de ses souliers.

- « 114, 115, 116 » compte-t-elle le souffle haletant.

Le cadavre de toute à l’heure n’a pas loupé son rendez-vous avez la trancheuse dans l’arrière de l’infirmerie et Sacha, pour se dérober à la vue des bouchers et s’épargner ce spectacle éteint la lumière de la pièce. Un long cri rauque se fait entendre, la musique augmente, la lumière se rallume. Se sentant coincée elle décide de repartir mais trois personnes vacillant, bavant et ayant les phalanges en sang l’empêchent de passer. Le petit garçon violent de toute à l’heure apparaît alors à l’entrée de l’infirmerie et se jette sur les épaules de ces agresseurs en les mordant. Sacha en profite alors pour s’échapper discrètement et se diriger vers la cabine parentale.

Ouvrant la porte violemment elle se retrouve nez à nez avec sa mère, s’arrachant le peu de cheveux qui lui restent et son père se griffant le mollet avec un bout de verre du hublot brisé. Un nouveau cri tente de s’échapper d’elle mais son instinct le lui fait retenir de peur de se faire entendre. La peur la fait courir plus vite que jamais, et six cabines plus loin, l’équipage est de nouveau en plein travail avec huit nouveau corps. Un râle bestial laisse comprendre que les passagers en auront pour leur argent. Elle se sauve encore une fois dans un sprint effréné, son but à présent est de sauter du pont du bateau. Sa jupe verte se tache de la bave d’un autre individu étendu sur le sol qui pousse un grognement stoppé par le coup bien placé de Sacha.

Elle repasse ensuite par la salle de restaurant où le feu recouvre quelques morceaux de papier peint et où une chorale de Noël l’attend, tous munis d’un couteau et d’un appareil photo. Paniquée, au bord du malaise à causse de la chaleur mais consciente de la nécessité de sauver sa peau, elle fait tomber le plus de tables possible afin de ralentir ses poursuivants. Elle se réfugie enfin dans une cabine proche afin de reprendre son souffle.

- « 156. »

Se glissant sous le lit, elle sent une boule de poils sous ses doigts. Prête à se défendre elle ferme alors les poings mais le chien qu’elle vient de sentir sort de sous le lit.
- « Tu m’as fait peur mais tu a l’air normal et tout aussi terrifié que moi, viens avec moi. »

Se sentant protégée et plus forte, elle sort de la cabine accompagnée de son nouveau protecteur. Le petit garçon les attend mais c’est au tour du chien de lui sauter sur les épaules. Il n’y a plus aucune musique sur le bateau excepté le bruit du mobilier du bateau qui se consume. Sacha arrive enfin sur le pont et se jette à l’eau suivie du chien.

- « 160. »

Elle ferme les yeux et retient sa respiration mais retombe assez durement à l’endroit de sa quatre-vingt dix-septième marche, le tableau tombe et se brise, le chien a disparu. Sacha est abasourdie, se précipite vers la chambre de ses parents et les retrouve en train de gratter leurs boutons.


JC
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L’histoire d’une fin

13/12/79 .


Je m’appelle Sacha. J’ai huit ans. Huit ans, pour certaines personnes, ce n’est pas grande chose comparé au restant de ma vie. A huit ans, on joue à la poupée, on commence à lire les magasines « people » et on tient un journal intime qui contient deux lignes. Pas moi. Voici mon histoire racontée et vue par les yeux d’une enfant.

* * *

J’ai huit ans et j’attends. J’attends sur un quai avec Marcel. Il fait froid sur ce quai. Mes cheveux longs virevoltent dans le vent, la brise glaciale du mois de décembre me rougit les joues et me gerce les lèvres. Je serre mon manteau aussi fort que possible, mais il ne me couvre pas. Je n’ai pas eu le temps de m’habiller ce matin. On est tous partis très vite. De grands messieurs sont entrés dans ma chambre et celle de mon papa. Il ont voulu l’emmener, mais mon papa, lui, il est parti plus vite qu’eux. Il court vite. Marcel m’a dit qu’il nous rejoindrait plus tard, mais je ne le crois pas. Je ne sais pas où je vais et je ne connais par le monsieur qui me serre dans ses bras. Mon papa m’a donné une chaîne ce matin. Elle est belle. Il m’a dit qu’elle me sera précieuse pour toute ma vie et que jamais je ne devrais la défaire. Dessus, il y a deux lettres qui sont gravées et qui sont J et M. Après, il est parti. Il avait chaud, mais je n’ai pas compris pourquoi. Ses yeux étaient grand ouverts et il pleurait. Peut être qu’il avait peur de ses grands messieurs. Il m’a toujours dit de ne jamais avoir affaire à eux, car ils étaient méchant. C’est vrai qu’ils m’ont toujours beaucoup impressionnés. Marcel me dit quelque chose, mais je ne l’écoute pas. Je n’en ai pas envie. Tout le monde me regarde et je sais pourquoi. Tout le monde pense que mon papa était quelqu'un de très méchant. Je ne suis pas d’accord. Tous les soirs, il me racontait l’histoire de Robin des Bois. Il disait qu’il était comme lui et que tout ce qu’il a fait, c’était pour le bien des autres et que je le comprendrais plus tard. Je ne sais pas de qui il parle mais je pense qu’il a raison. Sur le quai, tout le monde continue de me regarder. Marcel me dit de ne pas faire de même, mais je continue à lui désobéir. J’ai remarqué qu’ils me regardaient toujours pareil. Ils regardent mes yeux attentivement, d’ailleurs, une personne m’a dit un jour qu’elle me maudissait car j’avais les mêmes yeux noirs et sombres, peut-être dangereux de mon père. Le bateau arrive. De loin, il n’avait pas l’air si gros. Il est très grand et haut Les gens entrent dedans comme des machines. Peut être qu’elles ont l’habitude. Moi, je n’ai jamais pris ce genre de bateau. On le prenait toujours très tard le soir pour ne pas se faire remarquer. Je n’ai jamais compris pourquoi on faisait ça non plus. Les bateaux étaient sombres et plein de fumée de cigarettes. Les chambres étaient toutes petites et je dormais avec mon papa. Dans celui-là, j’avais un lit, un grand lit rien que pour moi. J’avais l’impression d’être une princesse ! Marcel m’a emmenée manger et c’était bon. Un marin m’a dit bonjour et m’a regardée bizarrement. Il n’y a pas beaucoup d’armes à bord. Ca ne me rassure pas. On commence à quitter le quai et mon papa n’est toujours pas là. Marcel dit qu’il viendrait par un autre bateau, et il ne m’appelle plus par mon prénom. Je m’appelle Sacha et pas Elisa. Lui, il s’appelle Marcel et pas Julien, comme il m’a demandé de le dire. Là, je lui obéis, car il m’a dit qu’il me jetterais dans l’eau si je n’agissais pas comme il le voulait. Quand le serveur m’apporte ma limonade, il me regarde et il prend peur. Il a regardé ma chaîne et m’a demandé comment je m’appelais. Elise, dis-je avec un grand sourire, aussi forcé que possible. Il m’a aussi reconnue. Je crois que j’ai attendu longtemps sur ce quai et mes yeux commencent à tomber tout seul.


Le lendemain, je me réveille toute seule dans mon grand lit. Je ne souviens pas m’être couchée. Je me lève, je m’habille et je décide de chercher Marcel. Il n’est pas dans la salle de bain. Je décide donc de partir à sa recherche dans le bateau. J’attrape alors la clenche, et j’ouvre. Le monde est à moi. Je n’avais jamais vu que les couloirs étaient aussi grands et aussi longs. Mais je n’ai pas peur. J’ai vu des choses bien pires. Une fois, il y avait une dame qui fumait dans un tout petit couloir et elle n’était pas beaucoup habillée. Elle n’était pas jolie non plus. Je traverse donc le couloir et je me rends compte que je suis dans la salle de bal. Elle est magnifique. Il y a plein d’or et de grandes colonnes. C’est la même salle que dans Cendrillon. Elle est belle Cendrillon. Son prince charmant aussi. Quand ils dansent, on dirait qu’ils volent tous les deux, comme sur un nuage. Je sens que mes jambes bougent toutes seules dès que la musique commence à sortir d’un grand instrument en forme de fleur jaune et encombrant. Je sais que ça coûte cher parce que mon papa, il en avait acheté un à ma maman, mais elle n’a jamais pu écouter de la musique avec. Elle a succombé à une balle perdue. Ma maman, elle était très complice avec mon père et elle m’a dit qu’elle le protégerait toujours face au méchant monsieur de ce matin.
Je danse donc toute seule, entre des personnes que je ne connais pas. Ils se poussent à chaque fois que je passe, comme s’ils ne m’aimaient pas. Je sais qu’ils savent qui je suis, mais je m’en fiche et je continue à imiter la belle Cendrillon avec son prince charmant. La musique s’arrête, et je me dis que je n’ai toujours par trouvé Marcel. Je ne sais pas où il est. Soudain, une main se pose très vite sur ma bouche. J’ouvre grand les yeux pour voir ce qui se passe, mais la personne est derrière moi, et elle est grande. Elle m’emmène dans une toute petite pièce sombre et sale. Quand je vois cette personne, je ne la reconnais pas. Elle me dit que c’est moi, qu’il m’a enfin retrouvée et qu’il allait se venger. Je ne sais pas pourquoi il veut faire ça et il me fait peur. Il est tout blanc, avec de grands yeux. Il me rappelle tout d’un coup quelqu’un mais je ne sais toujours pas qui. Il a chaud et ne sent pas très bon. Il est comme moi quand j’attends quelque chose depuis longtemps. Je ne sais pas ce qu’il attend de moi, mais je lui obéirai.


Je ne sais pas où je suis. J’ai pu comprendre que la pièce était très petite et que les parois étaient très froides. Il fait noir. Je suis là depuis longtemps mais le monsieur n’est toujours pas revenu me voir et me donner à manger. J’essaie bien sûr de sortir en grattant, mais je me fais mal sous les ongles. Je crois qu’ils saignent mais je ne les vois pas. J’ai froid et je commence à sentir la fatigue venir. Je me décide alors de me coucher le plus loin possible de la porte. Peut être qu’il ne me verra pas et qu’il partira.

A mon réveil, j’ai encore faim. Ma maman me donnait toujours un petit pain au lait avec une barre de chocolat au petit déjeuner. J’aimais bien ces petits pains, mais je n’en ai plus mangé depuis qu’elle est partie rejoindre mon grand-père. Lui, je ne l’aimais pas, car il tapait ma mamie. Pourtant, elle était gentille et me faisait toujours beaucoup de crêpes et même si je n’avais plus beaucoup de place dans mon ventre ! Je les mangeais pour lui faire plaisir. Elle avait une maman chat qui avait souvent des bébés. Je voulais toujours en prendre un pour moi, mais comme on déménageait souvent, on ne pouvait pas. Je ne sais pas comment je l’aurai appelé. Peut être Tarzan car les petits chats grimpent souvent aux rideaux. En plus, ma mamie, elle me disait toujours qu’elle m’enverrait les petits bébés chats par la poste mais ils n’arrivaient jamais. Je les oubliais. Je ne pense plus à rien, à part sortir. Puis, tout à coup, le grand monsieur revient. Il est toujours tout blanc, mais il a déjà beaucoup moins chaud. Je l’entends chantonner avec une toute petite voix quand il referme la porte. Quand elle est enfin close, il refait tout noir. J’ai de plus en plus peur et je me mets à crier. J’ai déjà crié dans ma vie, mais jamais comme ça. J’entends sa respiration courte et très forte. Il rigole, mais moi j’ai peur et mes jambes tremblent tellement que je me mets à tomber par terre. Je sens le mur froid mais je ne peux plus bouger. Je continue de crier, en espérant que l’on puisse m’entendre mais personne d’autre ne vient. Quand j’essaie de me calmer, j’entends le bruit d’un truc en bois qui glisse. Là, il me prend par les épaules et me soulève. Je ne sens plus le sol avec mes pieds tout nus. Il me pose, pas doucement du tout, sur une chaise, et m’attache les mains avec du scotch. A ce moment, j’ai encore plus peur. J’essai d’ouvrir grand les yeux pour voir où il est et je sens, je le sens, qu’il rôde autour de moi. Il me parle tout doucement avec une voix bizarre. Il me dit que tout est de ma faute, mais je n’ai rien fait. Je sais qu’une fois, j’ai mangé la part de gâteau d’une autre personne, mais il ne peut pas m’en vouloir pour ça. Peut être que si. Je sens tout à coup, une vague chaude et agréable entre mes jambes. Je me rends compte que je ne pouvais plus me retenir, comme on avait appris, et que je m’étais fait pipi dessus. Même si ça ne se voyait pas, je rougis. Ce sont les bébés qui se font pipi dessus. Ou les vieux comme dit souvent Marcel. Je sens ses mains sur mes épaules. J’essaie de m’en aller, mais le scotch me tire les poils du bras et me fait mal. Je crie encore et toujours, et comme pour vouloir me taire, il me met beaucoup de papier dans la bouche. Je veux le recracher parce que ce n’est pas bon et je ne peux plus crier. Il est bête ou quoi ?
Il marche toujours, et appuie sur un bouton, ou une chose qui fait du bruit. Là, la lumière s’allume. Je me rends compte que je n’avais pas dormi contre des murs, mais dans une pièce avec plein de boutons et de fils. Il me dit que je pourrais toujours crier, mais que personne ne m’entendrait. Il me dit aussi qu’on est dans la salle où les machines équilibrent le bateau. En effet, on voit des grosses machines qui bougent de gauche à droite. En fait, le mur froid était une porte en métal avec une affiche qui indique des ondes radioactives ou quelque chose comme ça. Il se moque de moi pour mon accident pipi. Il s’approche, très près de mon visage et je lui crache dessus. Je crois qu’il n’aime pas parce qu’il me donne trois gifles. Il se calme et me montre une petite paille en fer. Peut-être va-t-il enfin me donner à boire?
Puis, il sort une seringue, la pique dans un grand flacon de parfum et me rentre l’aiguille dans le doigt. Je ne peux pas me défendre car j’ai toujours mon scotch qui me fait mal. J’ai tout d’un coup comme un grand froid dans toute ma main. Il me sourit et me demande s’il me fait mal. Je lui dis que oui, même si ce n’est pas tout à fait vrai. Il me dit que tout est parfait. A ce moment, j’ai compris qu’il faisait exprès de me faire mal. Il enfonce la petite paille en fer, et je me débats car ça me fait tout d’un coup comme une brûlure. Je crie dans ma boule de papier qui est maintenant toute mouillée. Il y a du rouge qui coule de la paille en fer. C’est du sang. Je le sais parce qu’un jour, mon papa, il avait beaucoup de rouge sur la cuisse et maman disait au médecin qu’il perdait beaucoup de sang. Elle m’a dit que ce n’était pas grave, mais elle pleurait beaucoup, et je n’aimais pas ça. Mon sang coule de plus en plus vite. J’ai tellement faim… Il y avait une chose liquide que j’ai bue toute à l’heure mais elle me fait mal au ventre. Je crois qu’elle était transparente mais elle avait une drôle d’odeur. Ca ne sentait pas bon du tout. J’ai toujours faim et mon estomac fait des bruits bizarres. Lui, il est assis, là, et me regarde. Je ne veux pas qu’il me regarde, je veux qu’il me donne à manger. J’aimerais tellement manger les bonnes crêpes de ma mamie ! Il m’énerve à me regarder. Je le fusille du regard tout en me débattant.
Il met ses coudes sur ses genoux, ses doigt se croisent, les paument de ses mains se touchent, se posent sur son menton, et il soupire. Il me regarde méchamment. Là, c’est sûr, je ne l’aime pas. Enfin, il s’en va. Il éteint la lumière et ferme la porte. J’ai la tête qui tourne.

Toutes les grosses machines autour me moi résonnent dans ma tête. Je ne pense même plus à savoir comment je vais m’en sortir car je suis fatiguée et mes yeux sont tout flous. Les images commencent à se déformer devant moi. Soudain, j’entends comme un gros BOUM.
Il y a quelqu’un, c’est sûr. Peut être que c’est le méchant monsieur qui vient m’apporter à manger? Alors que je ne peux pas parler, ni bouger, je décide de tout faire pour me faire entendre. Ma tête tourne de plus en plus, et elle ne tient plus toute seule. Ma tige est toujours dans mon doigt, enfin, je crois. Le monsieur avait mis un seau dessous pour que mon sang coule dedans. Peut être que si j’arrive à le renverser, on me remarquerait. J’ai de la chance parce que je suis en face de la porte et c’est plus facile. A ce moment, je bouge tant bien que mal et j’entends le seau se renverser. Je ne sais pas si il est beaucoup rempli, mais j’aurais au moins essayé. Les gros boums continuent, puis s’arrêtent tout à coup. Si ça se trouve, il en avait marre de taper tout seul sur cette grosse machine, qui j’en suis sûre, ne comprend pas grand chose à ce qu’il peut lui demander. Je tente de garder la tête droite, mais je n’y arrive pas et tombe en avant. Je pense que je vais passer beaucoup de temps ici. Peut-être que je vais mourir là. Je reverrai enfin ma mère et je lui ferai un gros câlin. Elle sera contente que je lui fasse des câlins.

Dans mon sommeil, je vois un liseré de lumière qui m’éblouit. Je plie un peu plus les yeux parce que je n’ai pas vu le soleil depuis des heures, voire des jours. Je peux voir une ombre. La personne n’a pas l’air très jeune et elle semble avoir un gros bedon. Il reste là, et ne bouge pas. Il n’arrête pas de dire « OH mon dieu, oh mon dieu. » Il ouvre un peu plus la porte, et je ferme les yeux. J'entends qu’il me dit de me calmer, de ne pas avoir peur et qu’il allait me sauver. Sa voix tremble et semble pleurer. Il continue de parler et s’arrête net. Je sens qu’il touche ma chaîne. Il souffle comme quelqu'un qui est surpris. Il ne cesse de répéter « C’est donc toi, c’est pour ça que l’on t’a fait ça, Sacha… » Quand mes yeux se sont habitués à la lumière, je les ouvre un petit peu, et je vois un vieil homme barbu, avec plein de rides autour des yeux. Il sort son portable, et appelle les pompiers. Il enlève le scotch de ma bouche, ceux de mes mains. Il touche mes lèvres et me serre dans ces bras pour me réchauffer. Il voit plus tard la paille dans mon doigt et ne l’enlève pas. Il m’explique que de grands messieurs en rouge vont soigner mon doigt. On attend là, tous les deux et il me demande de me raconter comment je suis arrivée là. Je n’arrive pas à lui dire. Je lui ai juste parlé de ma mère, des histoires qu’elle me racontait quand j’étais petite. On peut entendre, malgré le bruit des machines les grands messieurs crier et les voir gesticuler dans tous les sens. Ils sont trois, bien habillés en rouge, mais ne sont pas très beaux. Le deuxième arrivé enlève ma paille, me met un bandage blanc et du « pschitt pschitt ». Il me transporte dans un lit rouge en plastique. Je pense alors que je ne verrai peut-être plus jamais ni mon Pépé, ni ma maman. Il me monte sur le pont du bateau. Il y a du vent, mais une couverture en aluminium jaune me protège. Tout le monde continue de me regarder de façon étrange.

On monte dans un hélicoptère qui est plutôt grand. Les pompiers me mettent plein de petites pastilles autocollantes sur mon torse, et ça me gêne parce que je n’aime pas que l’on voit mes nénés. Il y a une machine qui fait les mêmes bruits tout le temps. Bip…Bip… Bip…Bip. ..Bip …biiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiip. Au moment où le grand biiiip sonne, je m’endors dans un sommeil très profond.

Le lendemain, je me réveille et tout le monde est soulagé de me voir juste ouvrir les yeux. Marcel pleure et il semble content. Il est si joyeux que ça de me revoir ? Si ça se trouve, il ne m’a même pas cherchée… Ma poitrine me brûle beaucoup et je suis très fatiguée. Je demande à Marcel si papa était revenu, et il me dit qu’il était parti rendre visite aux anges, là-haut. Je lui demande aussi où on était, et il me répond que l’hélicoptère n’a pas pu décoller à cause du vent.

Il y a du raisin sur une table, mais je ne le mange pas. Je suis triste, triste de savoir que je ne mangerai plus de fruit avec lui, qu’il ne me lirait plus des histoires, et que je ne dormirai plus avec papa dans de toutes petites chambres sales et moches.

* * *


Voila, c’est à ce moment précis que mon enfance s’est arrêtée. L’histoire d’une fin, c’est celle de son enfance. Je connais bien cette histoire, car elle est mienne. Marcel est mort depuis, et il me manque. Il a su prendre le rôle de mon père, il a su me protéger et me lisait des histoires. Certes, il ne le faisait pas aussi bien que lui, mais il le faisait quand même.

Sacha L.

JB
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Sacha (2)

C’était en été 1993, je venais d’avoir huit ans. Comme chaque été, mes parents et moi passions nos vacances sur un ferry. Deux longs mois entiers sur un bateau qui ne me plaisait guère et qui en plus me rendait malade étant donné que j’avais un peu le mal de mer. Je détestais rester dans cet endroit où il n’y avait rien à faire et m’ennuyer chaque jour un peu plus, tout ça parce qu’il n’y avait pas d’enfant de mon âge, juste des personnes qu’on est censé appeler adultes. Je dis « censé » car parfois la mentalité de certains devrait être remise en question.

J’étais une petite fille tout ce qu’il y a de plus normale. Taille et poids dans la moyenne, des parents gentils, de bonnes notes à l’école, des amis formidables… Pour huit ans j’étais très intelligente, je comprenais beaucoup de choses très vite, parfois même des choses qu’une petite fille de mon âge ne devrait pas savoir. J’étais très curieuse et possédait beaucoup de tact, aller vers les gens et leur parler ne me faisait pas peur, au contraire, je n’étais pas du tout comme qui dirait timide. Mes yeux étaient vert très clair, presque pomme. Mon visage un peu rond saupoudré de taches de rousseur faisait tout mon charme. Ma longue chevelure brune et épaisse attirait tous les regards. Les gens n’arrêtaient pas avec leurs « Sacha, que tu es belle », « Tes yeux sont magnifiques » ou encore « Plus tard, cette petite fera des jaloux ». J’étais fière de ces compliments et je savais les apprécier à leur juste valeur quand il le fallait.

Un certain samedi soir de juillet, je me promenais sur le pont désert. Quelques personnes me saluèrent quand elles passèrent pour aller rejoindre la grande salle où allait se dérouler le bal. Il était tard, peut-être dix heures. Mes parents n’avaient pas le temps de s’occuper de moi, ils avaient beaucoup de travail et j’étais toujours toute seule. La seule chose que j’aimais bien faire dans ce lieu, c’était m’asseoir sur un banc et regarder le soleil se coucher jusqu'à ce que les derniers rayons du jour soient remplacés par la douce lumière de la nuit. J’allais donc rejoindre mon banc favori lorsqu’un bruit étrange m’interpella. On aurait dit un cri étouffé. Je me dirigeai donc à pas lents et discrets vers le sous-sol d’où venait ce bruit qui m’avait intriguée. Le cri mystérieux reprit de plus belle mais plus longuement cette fois, il ne s’arrêtait plus. C’était comme une respiration qui cherchait de l’oxygène, qui ne respirait pas à intervalles réguliers comme le ferait une personne normale. Plus je me rapprochais, plus l’intensité du cri était élevé, je commençais à paniquer. Je me cachai derrière une longue et grosse corde enroulée et étalée par terre. Ce que je vis me glaça le sang. Ce n’était pas quelque chose qu’une petite fille de mon âge avait l’habitude de voir. Je faillis hurler de stupeur mais su retenir la rage qui cramponnait mes lèvres. Il y avait deux hommes. L’un d’eux étranglait l’autre avec une ceinture. Le pauvre homme à terre essayait de se débattre mais n’arrivait pas à s’arracher des griffes de l’autre monstre. Il suffoquait. Moi j’étais là, comme tétanisée, je ne savais que faire. J’étais comme absorbée par cette scène. J’aurais du partir, courir prévenir quelqu’un, mais je n’arrivais pas à bouger. L’homme était mort, et l’autre le balança par-dessus bord. Il eut un petit rire qui me fit frissonner de terreur. Je reculais doucement pour ne faire aucun bruit quand je marchai sur une petite ampoule de verre qui se brisa en faisant un bruit épouvantable. Le tueur n’eut pas le temps de se retourner vers moi que je m’étais déjà enfuie. Je ne pus voir son visage. Dorénavant, il faudrait que je fasse attention aux gens que je croiserais.

J’étais totalement terrorisée. Je ne savais que faire. Fallait-il que j’en parle à quelqu’un ou bien devais-je garder tout ça pour moi ? Je couru jusqu’à la salle de bal. Je cherchais mes parents dans cette salle qui me sembla tout à coup immense. Malgré mes huit ans, j’essayais de garder mon sang-froid et de rester forte. Après tout, le tueur ne m’avait pas vue. Mais l’idée qu’il y ait un meurtrier parmi nous m’effrayait au plus haut point.


J’essayais de passer au milieu de toute cette foule qui dansait. Tout le monde me disait « Sacha, ça va ? » ou encore « Que t’arrive-t-il ma puce ? ». Je me hâtais et passais sans répondre. Monsieur Bertrand, madame Martin, monsieur Leroy, madame Petit… Tous se préoccupaient de moi, et quelque part, ça me faisait plaisir. Mais à cet instant, je n’étais pas vraiment d’humeur à faire la fière.

Je me précipitai dans ma chambre et m’enfermai. Je me mis à pleurer. J’aurais voulu ne jamais avoir vu ce que j’avais vu. La tête dans l’oreiller, je réfléchissais à ce que j’allais dire ou faire. A cet instant je regardai mon poignet et une grosse boule m’envahit au fond de la gorge. La peur surgit tout à coup. Mon bracelet avec mon prénom gravé, il n’était plus là, je l’avais perdu. Sans doute s’était-il cassé quand je m’étais enfuie car je l’avais encore quand je regardais le coucher de soleil comme à mon habitude. Tout le monde sur ce bateau me connaissait ! Si le tueur tombait sur mon bracelet, j’étais prise au piège, il chercherait sûrement à me faire du mal.

Pendant plusieurs jours je ne sortis plus de ma chambre, je n’arrivais plus à manger, je dormais très peu. Je n’ai jamais donné d’explications à personne. Mes parents ont fait venir un médecin qui n’a su trouver la solution à mon mal-être. Tout était dans ma tête. Il n’y avait que moi pour me guérir. Il fallait que je vainque ma peur.

Au bout d’une semaine enfin, la situation commença à redevenir normale. Je sortis à nouveau. Personne n’avait eu écho de l’homme qui était mort. Sans doute était-ce un homme seul, ce qui aurait expliqué que personne ne se soit manifesté à propos de sa disparition. Je n’avais plus peur. Après tout, même si j’étais connue sur ce bateau, je ne devais pas être la seule à m’appeler Sacha.

Un jour, en fin d’après-midi, j’allais me détendre au bord de la piscine quand je tombai sur un homme qui me rappela vaguement quelque chose. Je ne savais plus où je l’avais déjà vu mais il m’était familier. J’étais tranquillement allongée sur mon transat quand je surpris une conversation qu’il avait avec quelqu’un au téléphone. Il chuchotait et je n’entendais pas vraiment ce qu’il disait mais je sentais que c’était quelque chose d’important. Une phrase ! Dans ses paroles je ne retins qu’une seule phrase, et elle ne faisait pas partie des paroles qu’une personne normale avait l’habitude de dire au quotidien… « Ca y est, il n’y aura plus de souci avec ce monsieur, j’ai fait mon travail. » Cela voulait tout dire. C’était lui qui été responsable de cette tragédie. C’était un homme d’une trentaine d’année. Brun, les cheveux courts, le regard noir. De taille moyenne. Je pense qu’il avait du essayerde s’habiller incognito mais sans succès à mon avis. Il avait l’apparence du tueur-né.

Je devais en savoir plus sur lui. A cet instant je pensais « Ma curiosité me perdra. » Je décidai donc de le suivre dans la plus grande discrétion. Il traversa la terrasse en jetant des regards à droite et à gauche pour vérifier qu’on ne le suivait pas. Il devait être un piètre détective, espion, tueur… où je ne sais quel autre individu, il n’avait même pas remarqué que je l’observais cachée derrière une plante verte. Il devait sans doute aller à sa cabine car il prit les escaliers pour rejoindre le pont supérieur. Derrière un poteau, j’observais le moindre de ses faits et gestes. Il était assis sur un banc et il regardait l’océan. Je tournai la tête un instant pour vérifier que personne n’arrivait dans les couloirs. Le temps que je pose à nouveau mon regard sur lui, il n’y avait plus personne sur le banc. Il s’était pourtant passé à peine trois secondes. Je sortis de ma cachette sur la pointe des pieds. Je m’arrêtai en plein milieu du couloir et regardai partout autour de moi. Personne. Trois secondes d’inattention et j’avais perdu sa trace. J’allais repartir quand tout à coup une main arrivant de nulle part m’agrippa les mains et une seconde munie d’une sorte de gant se posa sur ma bouche. Une odeur très forte se dégagea. Ma tête tourna. Je ne vis plus rien. Je m’évanouis.

Quand je me réveillais, j’étais sur la terrasse, il faisait nuit. J’étais sûre que mes parents ne s’étaient même pas rendu compte de ma disparition. Mes mains étaient liées. J’essayais de me relever mais j’avais encore la tête qui tournait. J’allais retourner dans ma chambre quand une voix dans mon dos me surprit :
« Bonsoir Sacha, comment vas-tu ?
- Je ne vous connais pas ! Pourquoi vous m’avez fait ça ?
- Je sais que tu as tout vu, j’ai retrouvé ton bracelet.
- Vous êtes immonde, vous avez tué un homme !
- Il avait des dettes envers mon patron et moi. Malheureusement… il ne pouvait pas les rembourser et donc, il fallait faire quelque chose.
- Espèce de monstre !
- Et donc, te rends-tu compte que tu es un témoin ma chère Sacha ? Tu n’as que huit ans, mais je sais que tu es très intelligente et donc je pense que tu pourrais faire une grosse bêtise si tu me dénonçais, et ça, ça serait trop grave. »
Il sortit une arme de son imperméable. Il me faisait peur, une certaine rage m’envahit. Je ne savais comment m’enfuir d’une telle situation. Je sentais que pour moi tout allait bientôt être fini. Je ne pouvais supporter ça davantage.
- Je vous en supplie, ne faites pas ça. Je suis encore petite. Je vous jure que je ne dirais rien !
- Peut-être, mais je ne voudrais pas prendre de risque. Tu es vraiment très mignonne ma petite Sacha et sans doute pourrais-tu être avocate, vétérinaire ou encore infirmière quand tu seras plus grande, malheureusement… je préfère ne pas prendre de risque. »
Je sentais que tout était fini. Je n’avais plus d’espoir, il me tenait dans ses filets. J’avais réussi à me mettre debout. Autant prendre un risque, plutôt que de mourir sans n’avoir rien pu faire. La rage circulait en moi, je me sentais plus forte que tout, je ne supportais pas qu’on s’en prenne à moi. Je tentai donc un dernier rebondissement dans cette fin qui allait s’avérer plus proche que jamais. Je me jetai sur cet homme dont je ne connaissais rien. J’essayais de le mordre, lui arracher son arme des mains en lui donnant des coups de pieds. Cet homme, pris de court, fit un geste qu’il n’avait pas forcément planifié car quand le coup partit, je vis dans ses yeux en tombant un certain affolement, de la tristesse et de la culpabilité, lui qui paraissait si fier un instant auparavant.

Je m’appelais Sacha, j’avais huit ans, et je suis morte assassinée une certaine nuit de juillet sans que personne n’entende rien.

LB
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Classe de seconde (3 nouvelles)
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